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Le schiwaschlawe, le lancé de disques enflammés... tradition alsacienne

Des roues enflammées illuminent le ciel de cette fin d’hiver.

Elles sont comme des lumières qui tentent de rejoindre les cieux. Elles veulent se rapprocher de ce soleil qui tarde à éclairer de ses rayons la nature alsacienne.
Depuis leur colline (Schieweberri) , les jeunes garçons (les filles en étaient exclues) et les moins jeunes, préparent leur équipement pour lancer la prochaine charge de « schiwerle » depuis le banc de lancement de ces disques que l’on enflamme dans le feu à côté d’eux et que l’on lance avec des cris de joie et d’espérance. Comme un élan vers l’avenir, vers le printemps, vers l’inconnu. (Selon les villages le terme est : schiwaschlawe, Schiewaschlawe, Schiwaschlàj, Schuwaschlàga).

Si les pompiers leur prête main forte ce n’est que pour respecter la sécurité.
Car depuis des siècles ce rite se pratique du Rhin aux Alpes.
Goethe l’évoque pour la fête de Saint-Roch à Bingen, les frères Erckmann-Chatrian également dans la région de Lunéville. (Histoire d’un sous-maître, Paris, 1871 p 98-104).

(Extrait de Erckmann-Chatrian : Qui précise que cette « cérémonie » datait de plusieurs centaines d’années. «  Alors les garçons, le voyant levé, jettent dans le feu des rondelles de bois larges de six à huit pouces, percées d’un trou par le milieu ; quand ces rondelles flambent, le plus robuste passe dans le trou la pointe d’une perche ; il enlève la rondelle, et, après l’avoir fait tourbillonner, il la lance de toutes ses forces dans les airs ; et, pendant qu’elle file comme une étoile, traçant une grande courbe au-dessus des vieux chênes, le braillard crie d’une voix traînante : « Chibé !... Chibé !... » en annonçant le prochain mariage ou dénonçant les amourettes de telle fille avec tel garçon ; si bien que cette annonce, retentissant au loin, fait pousser de grandes exclamations de surprise à celles qui s’étonnent d’avoir été découvertes ; elles crient : — Non !... non !... ce n’est pas vrai !... ».  On le voit c’est aussi l’occasion de s’amuser et d’inventer des liaisons vraies ou fausses … ou de révéler son penchant pour quelqu’une…. ) Cela peut faire jaser comme le signale Erckmann-Chatrian dans leur livre.

Traditionnellement ce rite, largement répandu jadis en Alsace, subsiste encore ici et là. Il a lieu le dimanche qui suit le mercredi des cendres, c’est-à-dire le premier dimanche de carême à Offwiller où il est toujours pratiqué (des images sur Youtube et sur le site destination-alsace.fr canton de Niederbronn), mais connait des variantes de rites, avec de grandes roues enflammées au sommet de l’Osterberger (mont de Pâques, près de Luegde). Qui évoque plutôt un char et un rite solaire dédié à Taranis. En Alsace on cite sa présence au XIXème siècle dans la vallée de la Bruche, Mothern, cinq localités dans le Haut-Rhin, Katzenthal (canton de Kaysersberg) Oberbergheim (canton d’Ensisheim), Vieux-Thann (canton de Thann), Magstat-le-Bas (canton de Landser), Biederthal (canton de Ferrette). (p.870, Van Gennep). Entre Noël et la Saint-Jean. (Dans le Kochersberg et le Sundgau, confirme le livre de l'Alsace de L.Daul. page 385, ainsi que la date de la Saint-Jean)

schiwaschlawe, le lancé de disques enflammés...

Méthode :
Les disques étaient découpés dans une bûchette de bois de hêtre, le soir au coin du feu pendant les mois d’hiver. Il faut ensuite les arrondir et percer leur centre afin d’y glisser la perche (en bois de châtaignier précise le livre de l’Alsace) pour les lancer. Ils étaient portés enfilés telles des cartouches portées sur la poitrine. Allumés au bûcher, tournoyés formant des étincelles, puis frappés sur une pierre sorte de pierre de lancement, ils s’envolaient alors dans la vallée en formant de grands arcs lumineux.
A Offwiller, le rassemblement pour le Schiwaschlawe est devenu si populaire, que chaque année il rassemble plus de monde de 500 à 1000 personnes qui viennent même acquérir ces disques (3000 disques vendus). « Les gens sont heureux au cœur de l’hiver autour d’un feu» de refaire d’année en année, ou de se lancer dans le rite. Sans se douter de son ancienneté ni de sa signification profonde. Le maire d’Offwiller a demandé en 2019, l’inscription de cette tradition dans le patrimoine mondial de l’Unesco. Comme le carnaval de Bâle en 2017. En effet dans ce village la tradition s’est perpétuée sans interruption depuis des centaines d’années. Sauf en 2021 ! Comme le carnaval de Bâle d’ailleurs.
Bien qu’il soit contraire à toutes les normes de sécurité, comme le souligne le maire de la cité.

Van Gennep, le folkloriste, note que de tels rites existent à d’autres moments que la période carnaval-carême, pascale,  à la Saint-Jean « la noël de l’été » (24 juin)  solstice d’été, plus étonnant au moment des Rois (à cause de l’étoile ?) et dans beaucoup de régions lors de la fête patronale. En Carnie, explique-t-il « le premier disque est lancé en l’honneur du saint de ce jour, le deuxième en l’honneur du curé, ensuite viennent les notables et les couples vrais ou imaginés ».  Il s’interroge cyclique ou patronal ?  Ou encore rite de début d’année ? `

Les roues enflammées sont notées dans le rite carnavalesque à Mothern dans le Bas Rhin.  En 1886, note le folkloriste il existe une tradition religieuse suivant laquelle les fidèles priaient l’Angélus, le jour de la Quadragésime (1er dimanche de Carême) pour implorer le ciel de les épargner des calamités de la nature. La roue était enveloppée de paille, la paille était allumée au crépuscule ; puis le cercle était jeté en bas de la colline. Si la roue arrivait jusqu’à la route c’était signe de protection, dans le cas contraire c’était une catastrophe naturelle annoncée (voir p.871, le folklore français Arnold Van Gennep, du berceau à la tombe, cycles de carnaval, Carême et de Pâques, bouquins, Robert Laffont).
Mais on la croiserait aussi pour annoncer en public les fiançailles et le mariage, après l’ordre édicté par Pépin le Bref en 755.  (capitulaire de Pépin, « ut omnes homines laici publivas nuptias faciant, tam nobiles quam ignobiles »).

En Suisse, au moment du Carnaval-Carême, on pratique ce rite, dans les cantons d’Argovie, Bâle, Berne, Lucerne.  En Allemagne à Trèves au XVIème siècle.

S’ils doivent protéger des mauvaises humeurs de la nature, la pratique du lancée du disque enflammé n’est pas sans danger. Leurs dégâts sont attestés, ils nous permettent de les  voir cités dans les archives. Ainsi celles du 21 mars 1090, où le rite était pratiqué à Lorsch, en Hesse, entre Mannheim et Darmstadt. L’un des disques enflammés tomba sur la toiture de l’église, pourtant recouverte de tuiles, mais s’insinua entre elles, et vent à l’appui provoqua un violent incendie.  « discus …ut solet accensus ». A Strasbourg dans les archives on découvre en 1210 des interdictions de ces rites pour cause d’incendies fréquents. De même à Innsbruck vers le milieu du XVIème siècle (Van Gennep, page 870)

Mais les disques sont ainsi taillés, découpés, qu’ils représentent le soleil et que leur lancement provoque un arc de cercle, qu’il ne peut que représenter le soleil de l’été.
Si ce rite a donné l’occasion de « déclarer sa flamme » c’est que l’on souhaite le soleil dans le bonheur domestique. L’amoureux place ainsi sa bien-aimée sous la protection favorable du soleil. Notons que ce soleil s’élève dans le Ciel comme il fera au cours du printemps et de l’été. (p.872 du folklore français,  Van Gennep, citant Mannhardt n°2278 p. 465-466)

Le 6ème dimanche avant Pâques, « Fackelsonntag », on allume à Aachen des feux d’où on lancera dans la plaine les « Holzscheiben » pour le « Scheibenschlagen ». Il peut être recouvert de paille avant son lancé. « Hüttensonntag » est un de ses autres noms.  C’est également un rite de fertilité de faire une hutte où loge l’homme de paille « Strohmann » symbolisant l’hiver. Sa hutte sera elle aussi allumée ce jour-là. On y voit un rite de fertilité et mettre fin au cycle de l’hiver afin que se régénère la terre. (P260, Manfred Becker-Huberti, Feiern Feste, Jahres Zeiten, Herder).
 
Ce premier dimanche porte de nombreux noms : Hutzelsonntag, dimanche des Brandons (on évoque donc les feux), « behourdi », Erbesonntag,  Käsesonntag (dimanche du fromage ?), Schoofsonnag, Schiebensonntag (On revoit donc les morceaux de bois découpés), Quadragesima, et Grosser Sonntag.
(Les noms des dimanches de carême, le 1er : Invocabit : il m’appelle ! ; le  3ème dimanche est nommé : Oculi, le texte de ce dimanche disant que « mes yeux sont toujours tournés/fixés sur Toi Seigneur », 4ème : Laetare, car le texte introductif de la messe de ce dimanche est « Laetare, Dominus, réjouis toi Jérusalem » , 5ème Judica, car le texte introductif de ce dimanche est « Judica me, Deus ». (Rends-moi justice, Dieu) , 6ème : dimanche des Rameaux,  Palmarum, où toute l’assemblée fait mémoire de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, le peuple joncha le sol de rameaux et de palmes avant de l’abandonner quelques jours plus tard, le vendredi saint avec des cris « crucifie-le ! ».)

Le très précieux folkloriste alsacien Joseph Lefftz dans « Elsässiches Volksleben » éditions l’alsatique de poche, tome consacré aux traditions alsaciennes et populaires du début d’année,  p 107-109 évoque la joie des jeunes et des participants à ce rite. Les schiwerle vont ainsi de village en village porter les vœux. Les jeunes en profitent pour danser de joie pendant que le feu rougeoie.
L’orifice central crée permet de les mettre au bout d’une lance et de les faire tournoyer avant de les lancer. On s’amuse à faire faire des étincelles lors de ce lancer afin de faire tournoyer des étincelles dans le ciel noir. Les cercles lancés le sont pour les personnalités du village, Maire, curé, instituteur, mais aussi aux parents, fratrie, mais aussi pour l’élu de son cœur.
Ainsi à Balbronn on dira :  « Schiwack, Schiwack ! Die Schib hab ich selbscht gemacht. Sei se gross oder klein. Se fahrt üewer de Rain (abhang) Un fahrt im Gretel ins Lädel nein ! „.
Schiwack, que j’ai fais moi-même,
Que tu sois grand ou petit,
Envole-toi au loin… (au-delà du Rhin)

Mais pas dans le magasin de Gretel !…
Dans le Kochersberg : (une petite variante des mêmes cris de joie)
Schiwak ; Schiwak,
Fahrsch de nit,
So geltschde nit,
Fahr ewer de Rhin,
Kum weder ereng,
Fahr em Gretel züem Ladel’neng !

Dans le Sundgau, lors de son lancement, on crie  :
au cercle de bois enflammé des conseils de vol :
« Fahr über de Rhi, Fahr krum, Fahr grad, Fahr über die küechlepfanne abe, 1,2,3 wem soll si sin ?“
« tu dois voler au-dessus du Rhin, que tu voles de travers ou droit, mais au-dessus des bouses, 1,2 ,3…
pour qui seras tu  ? »

On dit que les plus anciens s’invitaient souvent près de la pierre de lancement de ces disques enflammés, car cela leur rappelait des souvenirs heureux.  Lorsque le grand’père avait taillé pour sa future épouse, son disque enflammé. Cela devait être gage de bonheur et à voir les yeux des anciens, il semble qu’il en a été ainsi des années durant.
« Les noces du soleil et de la terre », symbole de la fécondation printanière seraient aussi, si l’on en croit, Jean-Jacques Mourreau, « la survivance de vieux rites celtiques (la roue de Taranis) et germaniques ». (in Dictionnaire sincère de l’Alsace singulière, Séguier, atlantica, 2002). Le rite solaire, l’appel au soleil ne semble pas faire de doute. La magie du lieu, de l’endroit, de la froidure d’une nuit d’hiver finissant, complète le romantisme du tableau. Ce drôle de rite certainement païen, quasi-magique reste marqué en Alsace et dans de nombreux régions alpines, espérons que jamais il ne s’effacera inscrit ou non au patrimoine de l’Unesco.

 

Je vous conseille des deux vidéos sur le schieweschlawe, l'une en français, en VO ST.

 

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