J'ai vu le Christkindel (Christkind), Conte de Noël alsacien

Publié le 10 Décembre 2008


(Conte de noël INEDIT par l'auteur de ce blog, tout ce texte est inspiré de cette célèbre gravure, du sentiment de chacun des personnages présents sur cette image. Plus bas vous y trouverez la partie droite de l'image)



CONTE DE NOEL ALSACIEN

(Gravure extraite d'un journal d'époque, "Le journal illustré"  propriété de l'auteur datant de 1875, la veille de Noël en Alsace, Christkindel et Hans Trapp venant demander si les enfants ont été sages, dessin de M.T. Schuler, détail, plus bas la deuxième partie de cette grande gravure).




Ils semblent glacés d'effroi tous mes cousins, frères et soeurs réfugiés au fond de la pièce, mais me voilà, la  seule vaillante en première ligne. Mais à coeur vaillant rien d'impossible, je me tiens debout, bien que tremblante sur mes jambes, c'est vrai qu'il n'y avait plus de place vraiment protégée à l'arrière. Comme un soldat de plomb manquant d'assise. On m’avait envoyé chercher une cruche de vin dans la cuisine.  Quelle idée !  Quel drôle de moment d’ailleurs, et me voilà bras croisé derrière le dos face à l'inconnu, au magique, face au bien et au mal ! 
 J’en ai oublié mon voeu, un voeu répété à toute la famille,  j'avais tellement envie cette année de voir le Christkindel de près, de très près. J'ai compté les nuits nous séparant de cette rencontre. Elle était tellement belle, cette fée dont je rêve toutes les nuits depuis le début de ce mois de décembre que je veux voir maintenant.

Et la voilà qu'Elle entre, belle majestueuse, ses bougies enflammées posées en couronne sur la tête, vêtue d'une tulle blanche qui lui couvre le visage, de neigeux gants habillent  ses mains,  on ne voit pas ses pieds, elle semble glisser sur le sol.  Une  fine clochette s'était fait entendre au loin, maintenant elle tinte toute proche, presque qu'irréelle.
Pour rien au monde ceux qui sont réfugiés derrière le poêle n'échangeraient leur place contre la mienne, fier soldat de la  première ligne montée au front. Moi qui affronte d'un côté la douceur, la beauté et ce qui derrière elle trouble toute l'assistance. Sans doute ceux qui ont été le moins sages ne voient que la noirceur et la rudesse du second personnage, la noirceur de leur cœur.

Personnage, personnage, c’est un monstre plutôt, vêtu d'une peau de bête, d'un drôle de bonnet faisant des bruits de chaînes, il est plus agile qu'il n'y parait ce grand bonhomme, à l'allure troublante. Que traîne-t-il donc qui fait tant de bruit, des chaînes ? Pourquoi traîne-t-il les pieds et tappe-t-il aussi bruyamment ?  (Er trappt) Il veut absolument se faire remarquer. D’ailleurs personne ne le domestique… Il s’agite crie et demande « qui n’a pas été sage ? » Maman lui désigne le pauvre Johann, qui bloqué contre le mur ne sait où fuir...

Ce ne sont pas ses pieds qui font tant de bruit, c'est son sac, un sac immense d’où  semble s’échapper quelques cris, le sac remue, il y a bien quelqu’un à l’intérieur… il vante de pouvoir encore y emporter quelques uns de ma parenté, moins sage que moi.

Au fait, suis-je aussi nette qu'il n'y paraît, est-il au courant de mes disputes ? De la friandise que j'ai chapardé tantôt, de mes prières simplement susurrées et de mon Betholtz (bois marqué des prières récitées) que nous avons un peu rapidement gravé avec mes frères histoire d'être un peu plus présentable pour le grand soir...) D'un seul coup je suis submergée par le doute ? Et si c'était moi que le second personnage venait emmener ? Hans Trapp, quelle affreuse bête…Christkindel protège moi, Fée de noël couvre-moi de ta lumière.

D'ailleurs les parents ont également très peurs, ils peuvent nous protéger comme contre la foudre le vent ou la neige ??  Ils nous ont dit que le Chevalier Jean de Dratt (Hans von Dratt ou von Drodt +1503 ; châteaux de Grafendahn, de Bertwarstein et de Dahn dans le Wasgau)  a été excommunié par le pape de son château du Berbelstein, qu’il est sanguinaire et sans scrupule, qu’il interdit à ses pauvres de ramasser du bois dans ses forêts, malgré l’hiver rigoureux que nous connaissons, qu'il chasse et détruit les récoltes avec ses hommes sans se préoccuper des cultures. Si même les parents ont peur de lui, quel horrible seigneur, il est. 

Ce n'est pas le moment de douter, car je veux voir notre Christkindel, m’imprégner de tous ces traits délicats et en ce soir de noël accomplir mon voeu. Déjà de sa douce voix, elle nous adresse quelques mots derrière sa voilette blanche, je n’oublierai jamais sa voix cristalline  :  "D'Wihnachte soll eier Herz mit Sternestaub un Glüeck versilwere". Que Noël illumine votre coeur de poussières d'étoiles et de bonheur. En réponse,  elle nous demande de chanter un Noël, Alle Jahre wieder, kommt der Christus Kind... semble jaillir de nulle part, tellement émus et apeurés que des fausses notes sont compensées par les voix parentales, histoire de ne pas couvrir de honte l'auditoire.Toute la proche famille étant réunie dans la Stubbe en ce soir de fête.

De sa baguette elle touche chacun des enfants et lance une pluie de bonbons et de friandises noisettes, amandes... venues de nulle part qui magiquement tombent au sol, le sol de la stubbe fertilisé de fruits de la forêt.  Mais pétrifiés aucun de nous n'ose ramasser.
Elle tend le bras pour toucher Johann, mais le Hans Trapp la repousse, il veut l'emporter, le gamin le plus mal élevé celui qu’il désire emporter au château avec lui, c’est Johann. Celui-ci crie de plus belle se réfugie derrière ce qu'il peut,quitte à tout renverser sur son passage, il cherche une jambe solide, un pied de chaise, il hurle... non je ne veux pas. Il ne veut ni des coups, ni être emporté dans la nuit froide.
Le Christkindel s'interpose. C'est en grognant, et maudissant, sans renoncer à son bambin, que le  Hans Trapp de sa lourde voix tonitruante  lui signale qu'il reviendra... bien avant la St Nicolas si rien ne s'améliore.
On peut dire que Johann a eu chaud et nous avec. Johann reste derrière et ne sortira pour rien au monde de son modeste et inconfortable refuge.

D'un éclair, après les vœux,  ils disparaissent comme ils étaient apparus, un âne les attend derrière la porte, ils vont plus loin, laissant là, les friandises, les bougies dont doucement les flammes redeviennent calmes et posées. On entend encore la clochette qui tinte.  Au retour de la messe, on va secouer l'arbre de noël et chacun de nous se précipitera pour recueillir les fruits, gâteaux, pains d'épices, oublies, springerle (gâteaux d'anis) accrochés dans les branches.

L'air embaume le sapin, la cire, le crépitement très spécial d'aiguilles d'épicéa qui brûle, l'heure d'aller à la messe de minuit se rapproche, aucun ne la manquerait mais avant il faut accomplir quelques rites, mettre une double bûche dans l'âtre bénie avec de l'eau de vie par l'ancêtre de la maison, donner une double portion aux animaux, qui cette nuit auront le privilège se parler et de prier le créateur venu sur la terre.

Aucun de nous ne s'abstiendrait d'aller à la Mette (Messe de minuit) car elle protège pour l'année entière, la promenade vers l'église, enmitouflés à la lumière des lanternes et des flambeaux est le moment le plus délicieux de l'année.  Les bottes les plus chaudes couvrent d'épaisses chaussettes de laine tricotées par Mama. Et même si comme l'an passé sur les bancs je m'assoupis un peu, en admirant la crèche, le petit Jésus et le Negerla * (qui recueillera pour les missions mon pièce d'offrande) je serai bien réveillée par le chemin du retour par le froid glacial qui heurtera mes joues. Au retour une soupe de cerises fera le reste, elle  nous attendra et quelques petits gâteaux de noël. 


(Deuxième image ancienne trouvée dans un livre de 1931, J Lefftlz et A.Pfleger, Elsässiche Weihnacht, Alsatia, livre rare de 1931, Guebwiller, en allemand)




Mais déjà la cloche  de l'église appelle le peuple de Dieu à célébrer son Rédempteur,  sans se lasser elle nous signale la messe  toute proche pour la seconde fois, couvrons nous, mettons nous en route, l'heure avance, l'église sera remplie de monde mais bien bien froide en ce milieu d'une des plus longues nuits de l'année et nous chanterons tous ensemble avec les anges du Ciel et le Christkindel "Gloria" (Gloire à Dieu aux plus haut des cieux). Car ce soir, je suis l'une des plus heureuse petite fille de la terre, j'ai vu de très près le magnifique Christkindel et jamais je n'oublierai cette délicieuse présence dans notre stubbe au pied du sapin illuminé.


(Franck Schwab décembre 2008)
* petit santon noir recueillant les offrandes pour les missions, par un mécanisme spécial il incline la tête dès qu'on lui donne quelques pièces.


Et puis à Osthouse, sentiers de Noël, (voir notre article marchés de noël)

 une version contemporaine du Christkindel, sans les bougies enflammées de la Ste Lucie suédoise (les Suédois ont envahis l'Alsace et laissés quelques traditions au XVIIème siècle)




Rédigé par Rédacteur petite lanterne

Publié dans #traditions de noël

Repost 0
Commenter cet article