Epidémie en Alsace : un peu d'histoire

Publié le 24 Février 2008

A l’heure des épidémies tant annoncées,
dévoilées, craintes et médiatisées
A u moment où les moustiques porteurs du Chikungunya volètent (dangereusement) sous les délicieux auspices de la Réunion , la grippe aviaire autour du lac de Constance et dans les lacs du Bade-Wurtenberg, les moutons victimes de la tremblote ou de la fièvre aphteuse, et les souvenirs de l’E.S.B pas totalement oubliés. On s’interroge ; comment survivre face à une situation inédite. Loin d’être des Angsthase (mot à mot : lièvre peureux c’est-à-dire :  poltron), c’est bien là que l’on se trompe, on se plongeant un peu dans les livres d’histoire, on note la présence et la crainte ancestrale des maladies et des épidémies, qui faisaient glisser le paysan d’antan dans la superstition en protégeant les demeures qui avec les bougies de la chandeleur, qui avec les rameaux du dimanche éponyme, qui avec de l’eau bénite, ou des branches ou les cendres du feu de la saint Jean.



Témoignage : Jean de Venette témoin de la grande épi-démie de peste de 1348 décrivait ainsi ses observations relevées à Paris :
" les gens n'étaient malades que deux ou trois jours et mourraient rapidement, le corps presque sain. Celui qui aujourd'hui était en bonne santé, était mort demain et porté en terre "
Maladie de méfiance :  Qui ne l’a pas peut l’avoir, qui ne l’a pas aujourd’hui, l’aura peut-être demain. Maladie de l'ignorance du véritable agent de transmission contagieux engendre la peur, l'isolement, le repliement sur soit. Certains invoquent le ciel d'autres parlent de générations spontanées ! Mais pour tous la douleur est terrible lorsqu'on voit partir impuissants tous ceux que l'on aime sans pouvoir les aider !




En 1349, la crainte, non annoncée, était fondée et malheureuse. Elle ne fut pas la première,  elle succède à la peste de 1095 qui a permis à Manegold de convertir de nombreux seigneurs à  la cause de la papauté . Elle fait partie des nombreuses calamités qui ont marqué l’Alsace du XIVe siècle. La peste va bouleverser la vie de nombre d’Alsaciens et cette épidémie va durer 370 ans de 1358 à 1721. On dénombrait déjà les ravages du choléra provoqué par la sécheresse de 1113, la variole de 1295 qui coûta la vie à 700 personnes dans la ville de Colmar, selon la chronique de Thann, 500 à Rouffach et de nombreux enfants, toujours plus sensibles aux épidémies ; l’actualité récente ne le contredira pas. En 1316, l’Alsace avait eu à subir la peste bubonique,  tuant 14000 personnes à Bâle, autant à Strasbourg, mais ce chiffre trop rond est récurrent dans les anciennes chroniques, ce que les historiens considère donc comme un chiffre fantaisiste.
Le fléau venait de Crimée, introduit  par les marchands italiens en Europe en 1347 et arrivé par les voies commerciales. En fait par les puces des rats des navires commer-ciaux, c’est ainsi que les villes portuaires furent les premières touchées. Les puces sauteuses utilisèrent ensuite les animaux domestiques (chiens, chats) et humains (lai-nages et hommes). En 1348, il est en Suisse, il arrive au Sundgau en début d’année, chemine avec lenteur, gagne Strasbourg à l’été. Et ses ravages firent en général la perte d’un tiers de la population de chaque village. 1/3 !  Ce chiffre est admis par de nombreux historiens. Il était rare, raconte le chroniqueur Closener, qu’il ne fit qu’une seule victime dans une maison. Ceux qui étaient atteints par les bubons mouraient souvent le jour même, ou le lendemain, le troisième ou le quatrième jour. Rasant de la carte certains villages.
Elle connut deux formes deux vagues fortement contagieuses, la peste bubonique, la peste pneumonique.  Le même chroniqueur affirme qu’au moment de l’apogée de l’épidémie, le nombre de tués était de sept à dix par jour et par paroisse, soit une soixantaine en tout. Sans parler des couvents et de l’hôpital, dit-il ce qui augmente encore le nombre. Ce qui tendrait à signifier qu’« en une quinzaine de jours, le nombre de mots aurait dépassé celui d’une année entière normale, si l’on admet un taux moyen de mortalité de 40 pour mille et une population de 20 000 âmes environ » en conclue l’histoire de l’Alsace.  La conséquence est évidente, des villages disparaissent, certains hameaux furent abandonnés lorsque sa population a été décimé par l’épidémie. Les terres sont cultivées par les descendants ou si une famille ne peut survivre, elle quitte les lieux, le village, ou même se rend en ville. Le village de Klein-Atzenheim est l’exemple d’un village du Kochersberg qui fut ainsi annexé par Reitwiller.
On compte 539 localités rayées de la carte entre le XIIe et le XVIIIe siècle, 233, dont 70 sièges de paroisses, soit 43 % ont disparu au XIVe XVe siècles, contre seulement 33 durant la période antérieure.  S’ajoutent l’exode vers certaines villes et la baisse des prix agricoles.

 
La peste bubonique (ou bacille de Yersin qui le dé-couvrit en 1894 à distinguer de la peste pulmonaire Pasterela Pestis) est la forme de peste la plus cou-rante. Elle apparaît quand la bactérie responsa-ble, Yersinia pestis, infecte les ganglions lymphatiques, souvent à la suite de la morsure d'une puce infectée par un rongeur malade (rat).

Sa durée d'incubation est de 1 à 5 jours. Elle se caractérise par une hypertrophie des ganglions lymphatiques qui deviennent douloureux. Dans 20 à 40 % des cas, le malade guérit dans les 8 jours. Sinon, la maladie évolue vers une septicé-mie mortelle dans les 36 heures. Les symptômes sont : fièvre, chaleur insupportable, sensation d'étouffement, étourdissements, bubons avec douleur insoutenable aux aisselles et à l'aine, pouls rapide, vertiges, vomissements, hémorragie cutanée, etc. Le décès survient en quelques jours, parfois même en une demi-journée. Encyclopédie Wikipédia.

Les médecins recommandèrent le vinaigre, les épices, les aromates,
l’alimentation plus saine, le bannissement des craintes. Sans danger,  mais également sans réussite, la méthode est digne des médecins de Molière. La rumeur publique compterait 16 000 morts dit le chroniqueur de l’époque que nous avons déjà cité. Il semblerait que le nombre soit inférieur à certaines autres grandes villes dont la pro-miscuité a été un agent favorable à sa propagation. Dans les hôpitaux, les médecins n’approchent pas les malades s’aspergent de vinaigre (désinfectant certes,mais pas efficace). Les prêtres donnent la communion ou l’extrême-onction avec des cuillères d’argent fixées à de longues spatules. De cette époque datent dans les anciennes églises nordiques des ouvertures permettant aux fidèles malades de suivre l’office et de recevoir la communion à l’extérieur de l’édifice. Ainsi ils ne devaient pas contaminer les malades. Les cadavres des miséreux sont entassés sur des charrettes précédées de clochettes, ils sont poussés dans la fosse commune recouvert de chaud vive et de terre, le moyen était efficace sur les morts. Mais que faire des malades vivants.  On raconte à cette époque comme dit le diction, qu’il y a plus de vieux ivrognes que de vieux médecins, qu’en étant imbibés d’alcool la protection était plus efficace.


Signes de défaillance, affolement, plaintes, pleurs, cris, gémissement,s panique mentale et désespoirs tels sont les symp-tômes psychologiques.
Cloques purulentes, chaleur insuportable, vertiges, vomissement, hémorragies cutanées…

Une répétition mortelle…
Une autre arrivera en 1358, une autre 8 ans plus tard, puis encore en 1381 plus meur-trière encore selon un autre chroniqueur Koenigshofen.  La ville de Thann a recensé deux épidémies de pestes en 1426 et 1438. Soultz (68) n'est pas épargnée lors des ter-ribles périodes de famine et d'épidémies du XIVe siècle en Haute-Alsace. La peste ravage sa population en 1322, puis en 1337. En 1607 également dans d’autres régions.  En 1359 elle (re)frappe en Alsace et en Belgique. En 1360 elle arrive en Angleterre, revient en France et resurgit en 1369 en Angleterre. En 1527 et 1564 elle décime Riquewihr. Quand on doute que ce soit la peste, c’est lorsqu’un village est décimé et qu’il a pu être, s’approvisionnant chez le même meunier, victime de l’ergotisme. (pourriture de l’ergot de seigle).


La peste a frappé sans trop regarder le niveau social, a bouleversé des familles, jeté des enfants seuls dans la rue. Réglé des comptes, entraîné vols, rapines, règlements de comptes, suicide, peurs, misère, larmes et désespoir, comme on ne saurait l’imaginer même dans un mauvais film.

 
(la gravure représente l’enfer).
Les miracles des flagellants de 1349
On recherche les causes dans la colère divine, ce qui donna naissance aux processions de flagellants, le 8  juillet 1349, 200 pèlerins disant arriver de Sicile, affirment qu’ils avaient traversé  l’Italie, la Hongrie, l’Allemagne au son du tocsin.  Une forme de secte,  armés de fouets à lanière de cuir à noeuds, deux par deux, croix rouge sur leur chapeau, chantant des cantiques. La flagellation est administrée deux fois par jour, par le maître de la secte, hors de la ville. Ils invitent aux confessions et aux conversions. Leur passage est rapporté avec un grand scepticisme par le chroniqueur Closener. Le tout était organisé pour désarmer la colère divine. Bien accueillis par les Strasbourgeois, on pense qu’un millier de Strasbourgeois y entreront pour une durée de 33 jours et demi (symbolisant les années de la vie du Christ). L’évêque interdira les processions dans le diocèse de Strasbourg. L’apogée de l’épidémie sera cet été là à Strasbourg dans une chaleur torride.  Les « signes » sur leur passage se seraient multipliés raconte le chroniqueur, « un brave homme leur donne à boire un vase rempli de vin, qui demeure plein malgré une consommation abondante. Ensuite l’image du Crucifié sue à Offenbourg, ainsi que l’image de Notre-Dame de Strasbourg.  A Erstein, un homme appelé Rinder est si malade qu’il gît inconscient, il retrouve parole et vie à leur passage. Le bouche-à-oreille transforme cela en « les bestiaux (Rinder) parlent dans les étables ». Et ces signes contribuent à la promotion de leur campagne dans la région, en une période où le réconfort manque.  Mais  le chroniquer raconte qu’à la grande déception collective, ils échouent à ranimer un noyé. Ils sont bien accueillis  car totalement désintéressés, la mendicité leur étant interdite. Les nouveaux adhérents devant même payer une par-ticipation de 4 deniers par jour. En octobre de la même année, ils quittent l’Alsace et l’épidémie a « redoublé à leur arrivée et diminué avec leur départ ».


La deuxième réaction sera trouvée dans la recherche d’un groupe de population bouc émissaire, ce sera alors la responsabilité des juifs qui sera invoquée. Ils sont désignés par la vindicte populaire comme responsables de la peste noire en empoissonnant les puits et en propageant ainsi le fléau. Soldant par là des contentieux assez anciens, le statut des juifs s’était détérioré parallèlement à celui de l’affaiblissement du pouvoir impérial.
Les délégués, des villes et seigneuries alsaciennes, réunis à Benfeld prennent alors la décision de supprimer les communautés juives. Seule Strasbourg ne suit pas. L’agitation va même provoquer une révolution le 9 février 1349 et la mise en place d’une Constitution plus démocratique, qui décidera elle aussi, ce fut un de ses premiers actes, de brûler des juifs . Selon le chroniqueur Closener, ils seront 2000 a être brûlés. Mais il semble que le chiffre soit sans doute excessif. Quoi qu’il en soit de nombreux villages ou villes suivent ce cruel penchant et organisent des bûchers. Même si le Landvogt de Haguenau s’y est opposé, la population elle ne se laisse pas convaincre.

Histoire d’une prolifération à succès
Il ne faut pas oublier qu'en ce temps là les greniers avaient non seu-lement un rôle de garde-manger : puisqu'on les construisait en pointe avec souvent deux ou trois niveaux pour y entasser les sacs de grains, les aliments déshydratés, le lard salé ou fumé, mais on y mettait aussi le linge à sécher et les provisions devant servir en cas de siège ou d'invasions surprises. Ces greniers étaient ventilés par des petites lucarnes, appelées aussi chiens assis, qu'on incorporait dans la toiture.

Il faut également incriminer les mauvaises conditions d'hygiène de l'époque, la vétusté des logements, les nombreux champs de batailles où les morts et cadavres de chevaux entremêlés, n'étaient trop souvent même pas enterrés, mais livrés aux rongeurs et charognards de toutes sortes ! Ces endroits maudits que les paysans contournaient avec de grands signes de croix offraient de véritables festins aux colonies de rats vagabonds qui y proliféraient !



Mais notre épidémie de grippe n’est pas nouvelle, on en a connu de 1387 à 1417. Sans compter celle qui figure dans les mémoires de nos grands-parents, celle de grippe espagnole, plus récente à la fin de la première guerre mondiale sur une population affai-blie.

La foi qui soulève les montagnes…Saint Roch est appelé au secours, il protège de la peste, (Pèlerin, martyr +1327), Saint Sébastien (martyr, percé de flèches +288) est invoqué contre toutes les épidémies et maladies contagieuses, en particulier la peste. Il n’est donc pas étonnant que la chapelle de Dambach-la-ville lui soit consacrée, on y invoquait le Saint pendant la peste de 1667-1668. Les gens de Ribeauvillé font
même le vœu de venir en pèlerinage à Dambach-la-ville à la chapelle s’ils sont sauvés. Et ils tiendront pa-role.
En 1768, c’est la paroisse de Colroy-la-Roche qui vient en procession à cause d’une épidémie dans son bétail. Une source proche alimente les bains au XVIIème siècle et obtient quelques guérisons miraculeuses. De tels vœux de processions rituelles persistent actuellement dans des villages d’Autriche en mémoire de la protection ou de la fin de l’épidémie dans une cité.

En 1797, une peste bovine à Wattwiller provoqua un pèlerinage, malgré les interdictions à Thierenbach (Junhgholtz, Notre-Dame de Thierenbach). Les autorités protestèrent, en vain. Et la, peste cessa. Un grand ex-voto commémore l’évnèment. Depuis à la fête-Dieu les habitants renouvellent ce pèlerinage.

Un vœu des habitants de Lauterbourg serait à l’origine de la chapelle Notre-Dame du Bon secours de Lauetrbourg. Construite à côté du cimetière des pestiférés, par les 200 survivants avec l’aide du Prince-évêque de Spire, elle fut achevée, un an plus tard en  1667, et consacrée à saint Sébastien et saint Roch. En mémoire du vœu de 1666, les habitants convergaient vers la chapelle pieds nus, le 20 janvier, pour la Saint Sébastien. (sur l’histoire des chapelles, un très beau livre, très complet : Pèlerinages et piété populaire en Alsace, Marie-Thérèse Fischer, Editions du Signe 2003).






Rédigé par Rédacteur petite lanterne

Publié dans #alsace histoire

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