NOURRITURE DIVINE ET CELESTE, les interdits alimentaires

Publié le 23 Janvier 2008


15, ce sont quinze plats que s’apprête à engloutir cet invité alsacien  à une noce au début de ce siècle... Repas qui pouvait s’étendre sur trois jours.

Ces repas ils marquèrent les mémoires, à tel point qu’ils furent le
Point central de l’exposition de l’église protestante de Mittelbergheim cet été, les repas sacrés et les sacrés repas, il est pour nous le point de départ d’une réflexion sur le rôle de la nourriture. Le tout garanti sans calorie.
(Sur cette page, deux photos de l’exposition repas sacrés, sacrés repas  FS pour la lanterne) “

Le thème de la nourriture est très répandu dans la Bible, les recherches effectuées par l’équipe qui a monté l’exposition en témoignent. Nos seules investigations ont trouvé 53 mentions de repas dans la Bible alors que le terme de “manger” apparaît 221 fois. 1 Et si l’histoire de nourriture commence mal avec cet arbre de la connaissance du bien et du mal, qui n’était peut-être pas un arbre fruitier mais un symbole, en aucun cas un pommier, aucune mention de “pomme” mais d’un fruit savoureux dans lequel Eve et Adam croquèrent. Cela  fâcha l’homme avec son éternité et avec son Dieu, mais pas avec la nourriture, qu’il devra “gagner à la sueur de son front”.
Jean-Claude Guillbaud, que cite Freddy Sarg dans l’ouvrage édité à Mittelbergheim (lire plus bas) tranche en affirmant “le péché de l’homme n’est pas d’avoir goûté au fruit de l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal, mais d’avoir vendu cet Arbre à Wall Street”. 2

Le seul fait que Jésus soit né à Bethléem, la maison du pain, constitue déjà excellent présage pour l’institution de la sainte messe et de la Cène. Gethsémani sans doute une oliveraie, se trouvait un “pressoir à huile” ou à onguents.

L’on rencontre le Christ aux noces de Cana, où là encore, signe précurseur de l’eucharistie il multiplie le vin et soulage du soucis du manque éventuel la famille invitante.(cf 1335 du catéchisme)
(illustration : collection particulière de l’auteur, du livre “Gelobt sei Jesus Christus, Basel, Sankt Gallus Verlag, 1910, gravure : Das Abendmahl, Dirt. Bouts, Berlin)
Avec les disciples il partage le pain et les poissons, multiplie le pain (nouveau signe eucharistique. Faut-il souligner que la Grâce du Seigneur est plus grande que la foule puisqu’il y eut des restes que l’on ramassa et que l’on distribua sans doute ! Ce seul élément serait à méditer.) Devint le signe distinctif après sa résurrection  à la fraction du pain. Il partage le repas  afin de leur montrer qu’il n’est pas un esprit. (645 du catéchisme de l’église) Signe d’une pratique habituelle entre les disciples. Et bien évidemment on trouve une trace essentielle du repas de la Pâque et de l’institution de la Sainte Cène eucharistique. Tout cela pour  nous faire des “pêcheurs d’hommes”, des “vignerons”, des “sarments”... Le Christ a ainsi fait une “moisson” de termes culinaires qui permet à son message d’être compris 2000 ans plus tard. Et le premier symbole des chrétiens avant la Croix n’était-il pas un “poisson” en effectuant un jeu de mot avec Christus. N’est-il pas homme ? Et admiratif de la Création de son Père ?

Les aliments sont des éléments courants de la prédication du Christ, le pain, le vin, les grains de blé (symbole des greniers bibliques, de l’homme riche “grenier plein de blé”.... , (un livre a d’ailleurs été publié récemment sur les plantes de la Bible), celle du moutardier, le non-respect par les disciples de la prescription de se laver les mains avant les repas.


L’importance de la convivialité pour le Christ semble être signifiée par l’acceptation de l’invitation d’un publicain. Lors de ce même repas,  sainte Marie Madeleine lui lavera les pieds avec un parfum précieux.


Qu’en est-il donc des repas dans les croyances anciennes ?
Source de vie, de survie, le fait est compréhensible que les nourritures aient un statut particulier dans les traditions humaines.
Si la nourriture est indispensable à la vie, la Soma était considérée comme une boisson d’immortalité. C’est l’autre grande entité sacrificielle divinisée. La soma était une plante dont le jus obtenu après écrasement entre deux pierres pour être offert aux dieux et bus par les participants au sacrifice.

Dans la mythologie ancienne, on trouve une même table où mangent en “commensalité” les dieux et les hommes. Sans avoir les même pouvoirs. Pausanias l’explique et dit que l’un des hommes a tenté un dieu en ajoutant au repas adressé au dieu les viscères d’un enfant du pays, Zeus repousse le plat et renverse la table, symbole de la rupture entre les dieux et les hommes. (p 53)

On trouve également Apollon qui aimait que la cité lui consacre les prémices des fruits de la terre sous la forme d’un pain appelé thargelos et d’un chaudron empli de semences de toutes espèces.
La distinction entre carnivores et végétariens semble moderne, elle ne l’est pas tant, date du refus de sacrifier une victime animale sur l’autel d’Apollon Génétôr, s’y ajoutait le refus de consommer la chair des animaux, d’offrir des sacrifices sanglants, verser le sang d’êtres vivants... Dans le milieu pythagoricien, l’obligation d’offrir aux dieux des offrandes non sanglantes, comme des figurines de pâte, des rayons de miel ou d’encens (p.76).
D’autres adeptes pythagoriciens carnivores se nourrissaient de viande de jeunes chevreaux, de petits cochons de lait, à l’exception des chairs de mouton et du bœuf laboureur...

On le voit les interdits alimentaires sont bien différents selon les époques. Milon de Crotone est le super héros de la gloutonnerie puisqu’il lui arrivait d’engloutir 10 kilos de viande, la même de pain et dix litres de vin. Ce “régime alimentaire” ne l’empêchait pas de vaincre aux jeux de la Grèce les plus farouches adversaires.

Tuer le bœuf, affirmait Pythagore, c’est “égorger le laboureur”. Les pythagoriciens ne sacrifiaient ni ne consommaient de la viande. Ils ne consommaient que les parties moins “vitales” Ils s’abstiennent du cœur, du cerveau... sièges de la vie.

Parmi les interdits alimentaires forts anciens, on connaît la fève3 , qui aurait été selon  Aristote semblable à une tête d’enfant déjà formée, le premier élément qui se forme après la putréfaction. La fève recèlerait ainsi la mort et la vie. On associait également une crainte des vents qu’elle pouvait provoquer les possessions. (comme la peur qu’un esprit prenne possession de votre corps lorsque l’on baille. On prescrivait la main devant la bouche).

Crus ou cuits le sens n’est pas le même. Ainsi si les êtres primitifs consommaient les chairs animales crues, la première découverte sera les chairs rôties aux quelles succéderont les chairs bouillies ou mijotées qui nécessitent une plus grande connaissance de la cuisson, des chairs différentes, des recettes, une stabilité à un lieu de résidence et un certain équipement.
A cette définition on peut comprendre les contradictions et certains sentiments de supériorité de certaines cuisines par rapport à d’autres.
Dionysos fait sauter le tabou du “manger cru”. Ce dernier mourra d’ailleurs au milieu des titans, sorte d’offrande politique.

Dans les religions monothéistes, on trouve de nombreux interdits  alimentaires. Interdit absolu concernant le sang ,(Lv.17,14) siège de la vie, qui n’appartient donc qu’à Dieu. Si l’on consomme de la viande, elle doit être préparée de façon adéquat. Selon le Lévitique, au chapitre 17 :
Lév 17,11    Car la vie de la chair est dans le sang. Je vous l'ai donné sur l'autel, afin qu'il serve d'expiation pour vos âmes, car c'est par la vie que le sang fait l'expiation.
Lév 17,12    C'est pourquoi j'ai dit aux enfants d'Israël: Personne d'entre vous ne mangera du sang, et l'étranger qui séjourne au milieu de vous ne mangera pas du sang.
Lév. 17,13    Si quelqu'un des enfants d'Israël ou des étrangers qui séjournent au milieu d'eux prend à la chasse un animal ou un oiseau qui se mange, il en versera le sang et le couvrira de poussière.
Le sang est donc considéré comme sacré en tant que “siège de la vie” et sera utilisé dans les holocaustes, les sacrifices ou pour la consécration des prêtres. (Lévitique)

Concernant la consommation des viandes et de crustacés, elles obéissent aux lois édictées dans le Lévitique, chapitre 11 cette fois :
Lév .11,3    Vous mangerez de tout animal qui a la corne fendue, le pied fourchu, et qui rumine.

Lév. 11,4    Mais vous ne mangerez pas de ceux qui ruminent seulement, ou qui ont la corne fendue seulement. Ainsi, vous ne mangerez pas le chameau, qui rumine, mais qui n'a pas la corne fendue: vous le regarderez comme impur.
Mais aussi les lièvres, devenus (oh vacherie !)  des ruminants ( !)  :

Lév. 11,6    Vous ne mangerez pas le lièvre, qui rumine, mais qui n'a pas la corne fendue: vous le regarderez comme impur.

 
On interdit également les produits de la mer, ou des eaux, ceux qui n’ont pas d’écailles ou de nageoires :
Lév. 11,10    Mais vous aurez en abomination tous ceux qui n'ont pas des nageoires et des écailles, parmi tout ce qui se meut dans les eaux et tout ce qui est vivant dans les eaux, soit dans les mers, soit dans les rivières.

 Les principes sont repris, sont résumés ou développés selon les points dans le Deutéronome au chapitre 14.

L'abattage dans les règles, les produits casher, (kaüsheer, koischer, koscher...4 ) à l’inverse un produit non casher est dit “Treife” c’est-à-dire interdit à la consommation.
et bien évidemment celle de porc (sabots fourchus), dont une partie est reprise par les musulmans.

On notera également le recours nécessaire aux deux batteries de cuisine et de service afin de séparer la cuisson du lait et de la viande afin de respecter le verset Dt. 14,2 “Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère”.  Cette interdiction est toujours respectée actuellement par les juifs pratiquants.

A l’époque du Christ5, les invitations aux banquets des familles riches, on attendait de connaître le nom des autres invités et que les envoyés l’appellent le jour du banquet. (p.137). Une toile étant suspendue en  dehors de la maison qui indiquait aux invités qu’il était encore temps -jusqu’à la troisième entrée- d’être accueilli6.
Au repas on relevait les manches de son vêtement afin de ne pas être gêné en mangeant. Les Hiérosolymites invitaient au repas pascal les pauvres de la rue. Pour certains événements politiques “toute la population” de la ville de Jérusalem pouvait être invité. 
La ville de Jérusalem, ville sacrée, était interdite au bétail à l’exclusion de celui servant au sacrifice. Il n’y avait pas de bétail élevé dans l’enceinte de Jérusalem. Même les poules étaient proscrites car elles risquaient en grattant le sol de dégager des choses impures. Par contre un coq servait au temple de repère “au chant du coq ils sonnaient la trompette”.7 
A l’époque du Christ manger avec des païens était considéré comme une souillure qui pose bien des interrogations aux premiers chrétiens et posa le problème au premier “Concile” de Jérusalem.8
 
On comprendra alors les premiers chrétiens face à un terrain mouvant faut-il respecter les usages anciens ou faut il y renoncer.  Pierre sera conseillé par le Ciel, par une vision de Joppé 9 où le point central est une nappe tombée du ciel, Act. 10,12    et où se trouvaient tous les quadrupèdes et les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel. Et la voix divine de signifier à Pierre :
Act. 10,13    Et une voix lui dit: Lève-toi, Pierre, tue et mange.
Et face au refus de l’apôtre de manger quoi que ce soit d’impur, le Ciel se fait plus précis encore :
Act. 10,15 Et pour la seconde fois la voix se fit encore entendre à lui: Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé.

Dès lors, il lui apparaît clairement qu’aucun aliment  terrestre n’est interdit à l’homme pour des raisons religieuses. Ni plus tard de manger avec eux. (Gal.II.11-13) Pierre avait eu quelques scrupules de consciences à manger avec les incirconcis, imité par Barnabé.10

Un mot sur la religion musulmane, où l’on retrouve le précepte de l’abattage rituel de la prière en échange de la privation de vie de l’animal, l’interdit de la consommation de viande de porc, l’interdit d’alcool qui n’est indiqué dans le texte du Coran mais dans la pratique11 . Tous ces éléments étant diversement suivis selon les pays, les personnes et les époques.  


Nous voulons évoquer ici les privations volontaires de nourriture, les jeûnes. Joachim Bouflet y consacre dans encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique12 , dans le tome 2 qui vient de paraître, un long chapitre exemples à l’appui. (page 11 à 123) avant de se lancer dans les communions télékinésiques.
Le jeûne est donc la privation volontaire de nourriture.-, ascèse connue dès les origines de l’Eglise13 , et n’a pas été inventé par le christianisme, existait en Orient ou dans les rites de passage, précise cet auteur. (page 11). Dès les premières lignes de l’évangéliste Luc, on croise la  prophétesse, “Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser” qui vit au temple et
Lc 2,37 Restée veuve, et âgée de quatre vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le temple, et elle servait Dieu nuit et jour dans le jeûne et dans la prière. (9 références au jeûne dans le Catéchisme de l’Eglise catholique de 1992)
 
Qui est  efficace contre certains démons, à en croire une citation du nouveau testament :
Mt 17,21    Mais cette sorte de démon ne sort que par la prière et par le jeûne.
Même si le Christ avait appelé ses disciples à ne pas jeûner pendant que l’époux est présent.

Mc 2,19    Jésus leur répondit: Les amis de l'époux peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? Aussi longtemps qu'ils ont avec eux l'époux, ils ne peuvent jeûner. (ou encore en  Luc 5,34 Pouvez-vous faire jeûner les amis de l'époux pendant que l'époux est avec eux?)

Le Christ donne même les conditions de son utilisation. (Parfume toi la tête et lave ton visage afin que le monde ne sache rien. Ton Père sait ce que tu fais dans le secret il te le revaudra).

Rituellement fixé au mercredi (jour où le Christ a été trahi) et au vendredi (où il a été crucifié). Pâques était dès les premiers siècles précédé de deux jours de jeûne. Puis étendu à un plus grand nombre de jours au IVème siècle. (Théo) (jeûne quadragésimal en commémoration de l’inedia de Jésus au désert et participation à sa Passion.)(J. Bouflet14 )
Pour les catholiques se furent les jeûnes d’entrée en Carême le mercredi des cendres (jour de jeûne et d’abstinence obligatoire précise le catéchisme), le vendredi saint (jour du sacrifice du Fils de Dieu sur la Croix) et jadis un jeûne du temps de l’Avent.

Ce dernier jeûne reste en usage chez les nos frères orthodoxes.
De plus chaque chrétien devrait s’abstenir de nourriture au moins une heure avant de communier, ce que l’on nomme le “jeûne eucharistique”.
Depuis le II ème siècle on imposait un jeûne au catéchumène (préparant le baptême, selon Didachè 8,4). Cette liste  rétablit le rôle de la nourriture et de son lien spirituel.  Marthe Robin (1902-1981, voir les livres de Jean Guitton) qui n’a vécu- à l’image de quelques rares autres femmes15 -  qu’avec la sainte communion, pourrait ainsi témoigner que l’homme ne vit pas que de pain (terrestre).

Concernant le pain, une drôle de procession a lieu dans des villes et villages  du vieux Tyrol italien (germanophone),  le premier septembre, fête de St Ägidius, notamment dans le village de Raas. On y fête le partage du pain qui se nomme alors “ägidi-Brot” sur les coups de midi. Chaque participant reçoit des miches de pain, tandis que fidèles du village prient le rosaire.
Le pain était jadis cuit annuellement par l’une des seize fermes. Aujourd’hui il est cuit par les associations de la cité. Les racines de cette distribution de pain ce jour ce perdent dans la nuit des temps. 16  Évoque-t-on la multiplication biblique des pains, la nécessité du partage au moment des récoltes et avant les mauvais jours ?

Dans les religions monothéistes les privations de nourriture prennent plusieurs aspects, chez les juifs il s’agit d’un jeûne annuel absolu de 25 heures pour la fête du Yom Kippour17 , jour des expiations. Précédé de dix jours de pénitence, “les dix jours terribles” précédant le grand pardon. Parmi les 613 mitzvoth (commandements) touchant aux aspects les plus divers de la vie du juif pratiquant, parmi lesquels l’alimentation.
 
Pour les musulmans, le jeûne prend une autre forme, elle se porte uniquement sur la période qui va du lever au coucher du soleil. Ce qui peut sous certaines latitudes et certaines périodes de l’année être particulièrement pesant. Il dure un mois, le 9ème de l’année lunaire (un des cinq piliers de l’islam), mais la rupture du jeûne tant de nourriture que de boisson ou de tabac ou de relations sexuelles s’achève la fin de la journée est suivie d’un repas pantagruélique.18 


Bénédicité
L’exposition de Mittelbergheim a également évoqué les bénédictions de table, les bénédictions des repas, dont nous avons longuement traité dans deux numéros voir notre numéro 94 (prières de bénédiction de la table, novembre 2000)  et notre numéro 95 (décembre 2000).
Cette formule de bénédicité provient du premier mot de la prière. Citons celle du jeudi et vendredi saint “christus factus est pro noblis obediens usque ad motem- mortem autem crucis”. 19
Après le repas une prière moderne
“Le Seigneur est tendresse et pitié,
il a laissé un mémorial de ses merveilles.
Il a donné des vivres à ses fidèles.
Tu nous as rassasiés de tes dons, Seigneur,
comble-nous de ta miséricorde.
Toi qui règnes pour les siècles des siècles.20

Ou celle qui est plus connue encore : (prière du soir, avant le repas).
“les pauvres mangeront, ils seront rassasiés.
Ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent.
Prions le Seigneur qui donne le pain chaque jour. (Notre Père)
Protège-nous, Seigneur, notre Dieu, et donne  à notre faiblesse ce qu’il faut pour subsister.
Par Jésus Christ, notre Seigneur.

Il s’agit de remercier le Ciel du pain terrestre sans pour autant -une fois de plus- négliger la demande de nous donner le pain du ciel eucharistique, et donc de donner au peuple des vignerons pour la vigne du Seigneur, à savoir des prêtres. Le Notre Père prend ainsi d’autres dimensions que celle alimentaire. Sans tomber dans les excès, n’oubliant pas Marthe et sa soeur qu’elle gronde de son peu de solidarité dans les tâches ménagères à ses côtés. Jésus lui rétorque que celle qui l’écoute a pris la meilleure part et se fait moins de soucis dans la préparation de ce que vous mangerez demain...

Le livre paru à Mittelbergheim, a ainsi une originalité celle de faire paraître des prières de table, 8 bénédicités utilisés dans une famille protestante de Mittelbergheim et réunis par Christiane Lehner. Citons une des plus simples :
Zwei Dinge sind uns Not, Die Schenk uns Deine Huld, Gib un unser täglich Brot
und Vergib uns unsere Schuld.
(Deux choses nous sont nécessaires, Que ta bienveillance nous les offre :  Donne-nous notre pain quotidien et  Pardonne-nous nos péchés.)
Ou encore : “Speise soll den Leib erhablten,Unsre Liebe nicjt erkalten.Speise sei auch : Gottes Willen. Allzeit treulich zzu zefüllen.
la nourriture doit conserver le corps, Et ne pas refroidir notre amour, la nourriture signifie aussi : faire la volonté de Dieu
Fidèlement et en tout temps.
Mais revenons un instant à l’exposition de Mittelbergheim, dans un soucis moins de recherches que de pratique, les organisateurs21  aidé de Freddy Sarg le pasteur bien connu de tous les lecteurs de la lanterne auteur d’ouvrages appréciés sur les traditions alsaciennes, ont recueillis des recettes “à Mittelbergheim et environs” de plats aussi bien sucrés que salés afin de faire une sacrée bonne action celle d’éditer le tout au profit  des bonnes œuvres.
C’est ainsi que le livre ”richesses culinaires” est né.

A L’heure où les produits transgéniques, les produits bios ou simili-naturels, les fruits hors-terre, les scandales alimentaires (ESB, tremblante du mouton....)... Il est presque bon de se remémorer cet état de fait, la nourriture au moyen de laquelle on survit, peut aussi nous évoquer l’invisible. Freddy et Béatrice Sarg dans l’introduction de cet ouvrage ne disent pas autre chose “le repas (est) le signe tangible de réalités invisibles”.

Mais l’ascèse ne semble pas véritablement aller de paire avec le caractère bon vivant  de l’Alsacien, il semble qu’il  ait bien trop de bonnes choses, tout au long des saisons, pour s’en priver. Ainsi les “grands repas” furent et sont toujours légions. A toutes les saisons de l’année, nous avons déjà dans les pages de la lanterne évoqué les grands repas de la St Martin, les spécialités de la St Nicolas, de l’Avent et de Noël, de la nouvelle année, des confitures, aux tartes, des gâteaux de noël aux apfelstrudel, des pains d’épices aux kougelopfs, des anis bredele, stolle, bretzel, schwartwälder, aux leckerli... et ceci pour n’évoquer que quelques gastronomiques sucrés.

Hochzeitsordnungen : réglementations des noces22
Connaissant parfaitement son citoyen alsacien, profitant des occasions pour festoyer de longues journées, il a fallu réglementer la longueur des menus, le nombre des convives (interdisant même l’envoi de la nourriture aux membres non issus de la famille)  et des journées de noces... aussi bien en ville, qu’à la campagne. Des inspecteurs pouvaient même venir vérifier le nombre de plats ou de convives.
Imagine-t-on cela ? Protégeant dans le même acte les finances de la famille, l’économie villageoise, mais aussi les panses de ses habitants.
Ces faits sont racontés dans l’ouvrage de Freddy Sarg, réédité cette année, “en Alsace du berceau à la tombe, fêtes, coutumes et traditions23 .

Accrochez vos estomacs... A l’énoncé de ce repas de mariage, commençant le samedi midi à la maison, suivi d’une tournée des restaurant du village de 13 à 19 h avant de poursuivre par un repas du soir vers 22 h, le menu est cité par un “ancien” interrogé par le pasteur Sarg.
Consommé à la moelle
Les bouchées à la reine
Bœuf bouilli gros sel, salades, raifort cuit et cru Zwiweldunges
Choucroute saucisse grillée
Rôti de porc avec pommes rissolées à cru
Poulet rôti avec salade verte
Himmelkuche (pâte feuilletée avec de la c compote de pruneaux séché et des pomme)
Crème à la vanille avec blanc d’oeufs  la neige
Biscuit non fourré

Le soir : soupe au riz avec carottes cuites
Lapin sauté et nouilles
Jambon fumée & jambon cuit
Salade de fruits
et
Restes de midi.
Avec en plus 40 à 50 biscuits pour les amis non invités à la noce !  (page 325).
Le jour des noces de la famille Waltz en 1903, alias Hansi, on compte 15 plats sans les légumes, qui vont des huîtres, au potage, des truites, au ris de veau, du chevreuil au poulet, des faisans et du homard, une bombe glacée, un gâteau une pièce montée et des fruits !!! 24

Il était ainsi courant de consommer, telle lors de ces noces de Mietesheim : 1200 livres de boeuf, 700 livres de veau, 1000 de saucisse, 165 de beurre, 27 sacs de farine, 140 litres de vin le tout pour une tablée de 142 convives sur 17  tables. 25
Les photos du début du XX ème siècle montrent en effet des groupes de 70 personnes, 110 ou 130 personnes.
D’ailleurs les non invités recevaient des gâteaux, mais au début du siècle dernier s’était un Hochzitsbrot que l’on distribuait dans le village, un pain blanc, dans d’autres villages tel Croetwiller, c’était une soupe portée par les demoiselles d’honneur (Brautsuppe), quelques fois on y ajoutait un morceau de viande de saucisse ou de pain.  Et là aussi les textes réglementaires d’encadrement des mariage finirent par interdire de telles distributions.
Offrande de nourriture, don religieux par l’intermédiaire du prêtre.
Le jour des noces, le prêtre juste avant la cérémonie était gratifiée d’une soupière, (l’offrande nuptiale, qu’a représenté P. Kaufmann en 1910), “às er guët brédigt”
 
De quoi combler un petit creux, consoler les estomacs des ouailles, du curé, dont certains étaient bien peu gâtés en temps ordinaire et marquer les esprits sur la qualité du mariage et des familles ainsi liées, bref un sacré repas suivant une sacrée cérémonie.

Mais qu’en était-il des 52 repas dominicaux , il semble qu’il faille tout de suite faire une différence entre les festins de l’ami Fritz, famille très riche, évoquée par Erckmann et Chatrian et les milieux modestes. Chez ces derniers  au début du siècle, la viande était réservée au dimanche selon l’adage du roi  Henri IV (l’Alsace n’était pourtant pas -et de loin- française)  et sa poule au pot. Le bouillon de poule débutait invariablement les repas dominicaux précise Elisa Rossignol dans ses souvenirs26. Tout en soulignant le rôle particulier de la petite armoire à épices, où la mère puisait avec des mains expertes le savant mélange de saveurs. Le pot-au-feu se mangeait obligatoirement avec du raifort. Les grandes occasions réservaient d’autres découvertes, volaille, civet, schiffele (palette de porc fumée) ou précise l’auteur “grand luxe” d’un rôti de veau.27 La viande “un luxe” (page 56). Les laitages étaient répandus, les légumes à dominante de “choux” (en hiver) ou de pommes de terre variaient plus à la belle saison et à la récolte du potager familial.
Et puis, nous les aurions presque oubliées, la place particulière lors des grandes occasions des “nouilles maison” que chaque ménagère aimait à confectionner qui accompagnaient élégamment le fameux civet de lièvre présent aux grandes occasions. Le tout était pour le commun arrosé de cidre (et oui !) le vin blanc réservé aux gens aisés. Le vin rouge plus cher , en Alsace, ne s’invitait aux tables  qu’à la fin d’année pour confectionner les vins chauds.

Autre repas bien particulier, que je désire mettre en évidence dans cette étude, le repas qui suit l’enterrement. Il était très courant dans les familles aisées alsaciennes, de faire suivre l’office funèbre par un repas funéraire.
On trouve ici l’idée de faire honneur au mort, auquel on laissait même une chaise vide au Hohwald, il y a quelques décennies,  précise Sarg dans “du berceau à la tombe”, page 297.
Ce repas qui se limite à du vin et du gâteau, était un vrai repas dans les familles aisées (Menu indiqué par F.Sarg : bouillon sans quenelle de viande, viande de bœuf, salades, rôti de porc ou de veau avec légumes, crème avec petits fours et schnaps, ou quelque fois choucroute.). La vie reprenant quelque peu le dessus.
Dans l’adaptation télévisuelle de l’ouvrage de Jean Eugen, les tilleuls du Leutenbach, on voit bien la dérive qui pouvait suivre un moment bien triste dans la famille. Utile pour ressouder les liens familiaux et éviter les querelles d’héritage. Il reste courant sous sa forme simplifiée (gâteau, café) dans les campagnes alsaciennes.
Sarg interprète ce repas comme une offrande au mort, lui-même transformée en offrande au profit de la mort. (page 297) . Ou encore que d’un décès pouvait naître plusieurs baptêmes. On laissera courir votre imagination !
Harpagon, dans la célèbre pièce de Molière l’Avare, voulait que l’on gravât la formule “il ne faut pas vivre pour manger, mais manger pour vivre” sur la cheminée de sa salle à manger motivé non par une question de principe de précaution alimentaire mais un principe de précaution monétaire.
Nous arrivons donc au terme des possibilités d’agapes, en dehors des repas quotidiens, des repas d’anniversaires, de fiançailles, de noces d’or.... que nous pourrions encore souligner. Pour les grands moments de l’année, la lanterne évoquera avec plus de précisions les repas de noël.

On sait déjà que les pains d’épices, les bretzel ou d’autres gâteaux avaient des origines et des interprétations symboliques ou religieuses dont on a perdu une partie du sens. Et l’on ne les identifie plus que comme des particularités régionales, au point de devenir des titres de livres, tel le célèbre pamphlet de Martin Graf : “Mange ta choucroute et tais-toi”28

Si les médecins nous assurent que l’on creuse sa tombe avec sa fourchette, on survit aussi grâce à  la nourriture. Et la nourriture terrestre a bien des choses à nous signifier sur celle de l’au-delà, justment nommé :  Le pays où coulera le lait et le miel. Nous voilà déjà repartis vers d’autres succulents aliments. Le mot de la fin sera ce dicton :
“Trink un ess, Gott nit vergess !”29
Repas servi au XV ème siècle
premier service
1 un plat de choux
2 boeuf bouilli
3 ragoût d’amandes blanches garni de poules
4 poisson dans une gelée noire
5 pâté de flans
second service
1 civet de sanglier
2 pâté de cerf
3 bouilli de gruau au caramel
4 une pâtisserie enluminée
5 blanc-manger
troisième service
1 riz saupoudré e sucre
2.chapons poules et cochons de lait rôtis
3 gelée de volaille et de veau avec une sauce sur le tout
4 pâtisserie ayant l’aspect de poires
5 compote de pruneau.
(menu en allemand) 30
En 1877,  le 15 juillet, on trouve à l’occasion d’une réunion des prêtres du canton, cet Autre Menu :
potage tapioca
boeuf, radis, raiforts cuits, concombres,
brochet en sauce blanche et nouilles
choux garnis d’andouillettes et de lard
filet de porc rôti et purée e pommes de terre
civet de porc aux petits oignons doux
fricassée de poulet
pigeons rôtis
salade garnie d’oeufs et de jambons
tourtes aux fraises et cerises
madeleines, petits fours, meringues, beignets secs saupoudrées de sucre et de cannelle, confitures, corbeille de fruits
café avec “Gloria” et tous les sacrements d’usage sans oublier le verre à bordeaux de double “Kummel” digestif.
A. Lichtenberger, en Alsace, Paris 1912.

Rédigé par Rédacteur petite lanterne

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