conte de noël : Gaspar, Melchior, Balthasar

Publié le 13 Décembre 2007

IMG-0588.JPGConte :
Gaspar, Melchior et Balthasar

Le roi Balthasar était un bel homme au visage d’ébène et aux cheveux crépus déjà un peu grisonnants. Il était roi en Afrique dans un pays riche en or que les marchands ralliaient par le port d’Ophir, sur la Mer Rouge. Avec plusieurs femmes, beaucoup d’enfants, beaucoup d’or et la réputation d’être un sage, il était sensé être pleinement heureux. Pourtant il ne l’était pas. Son bonheur était trop souvent assombri par une angoisse tout à fait irrationnelle : il avait peur des « esprits ». Pas tellement du Grand Esprit, Maître de toute la terre, mais des esprits malfaisants qu’ils ressentait comme d’autant plus dangereux qu’ils étaient invisibles. En cela il n’était pas différent de l’ensemble de son peuple : tout le monde avait peur des « esprits » et les gens ne s’en

 cachaient pas. Mais Balthasar le cachait ; secrètement cela le blessait. Il pensait qu’un roi ne doit avoir peur de rien et qu’aussi les gens du peuple devraient pouvoir vivre sans être constamment dans la peur.  Il cherchait donc quelqu’un de plus sage que lui, capable de lui apprendre comment se défaire de cette peur lui-même et aussi son peuple. Pour cela il était prêt à aller à l’autre bout du monde. Or il avait entendu  parler d’un roi de Jérusalem plein de sagesse : la reine de Saba était allé le consulter et était revenue émerveillée de son savoir universel. Le roi Balthasar décida donc d’aller le trouver. Il confia le royaume à la reine et profita du retour dans leur pays de marchands d’or de Syrie pour partir avec leur caravane en direction de Jérusalem.

 Il partit accompagné de son fou qui était débrouillard et qui lui servait d’interprète. Arri-vé au port d’Ophir on embarqua sur la Mer Rouge jusqu’à d’Akaba. Or, pendant la tra-versée Balthasar ne fut pas peu surpris d’apprendre que le roi Salomon était mort depuis au moins mille ans ! On lui dit qu’il pourrait trouver certainement un autre roi plein de sagesse s’il se rendait en Perse au pays des Mages. Il suivit donc les marchands jusqu’en Syrie où il obliqua vers l’Est. Arrivé en Perse, il eut la bonne fortune d’y trouver un sage réputé : le Roi-Mage Melchior. Il reçut Balthasar dans son palais et lui fit faire la connaissance d’un autre roi qui était son hôte : le roi Gaspard. C’était un vieillard au visage émacié, encadré d’une fine barbe blanche ; il venait de l’Inde où il avait été roi. A présent il n’était plus qu’un ermite itinérant, venu jusqu’en Perse à pieds, continuant à chercher de toute son âme la Vérité, comme il l’avait fait toute sa vie. –Le roi Melchior était un homme jeune, de belle prestance ; ses cheveux noirs et sa barbe très noire tranchaient sur la blancheur de la peau de sa figure. En fait il était davantage Mage que roi ! Il avait été associé au trône de son père, mais celui-ci continuait à gouverner : les affaires de son royaume l’intéressaient beaucoup plus que les étoiles pour lesquelles son fils se passionnait. Melchior s’était même fait polyglotte pour étudier les textes sacrés des différentes religions et y trouver des lumières pour mieux scruter le ciel. En fait sa plus belle étoile n’était au ciel mais bien sur terre : sa jeune épouse, elle était l’astre de son cœur.

Melchior lui avait communiqué sa passion pour les étoiles et ils y trouvaient leur bon-heur ensemble d’autant plus qu’un enfant devait leur naître bientôt. Serait-ce un garçon ou une fille ; ils étaient pressés de le savoir. Chaque nuit Melchior interrogeait le ciel étoile, et chaque matin son épouse lui demandait s’il n’avait pas vu une nouvelle petite étoile, signe de la naissance d’un fils. Mais le ciel ne montrait rien et ils attendaient impatiemment. C’est alors, qu’au lieu du petit enfant, c’est un vieillard qui arriva ! C’était précisément le roi Gaspard. Il avait été un roi très riche en Inde, avec un palais splendide, une femme et des enfants, et une nombreuse domesticité. Il avait toujours pratiqué strictement sa religion hindoue et cherché la vérité ;  il s’était aussi beaucoup intéressé aux étoiles. Il croyait à l’éternel retour des choses et voyait l’existence comme une roue qui tourne sur elle-même, sans commencement et sans fin. L’observation des astres l’avait confirmé dans cette vue des choses. Il était arrivé à l’âge de soixante ans, et était ainsi entré dans le troisième stade de la vie sur les quatre que comporte la vie d’un Hindou. A ce commencer une vie d’ermite. C’est ce que Gaspard avait fait, et maintenant l’essentiel pour lui était de sortir de la chaîne des réincarnations de ses vies successives pour atteindre le Nirvana. Au moment de sa mort il serait alors libéré de l’illusion d’être quelqu’un de personnel, et dissous dans l’Un et le Tout. Une question le travaillait pourtant : ne resterait-il donc rien du tout de l’être personnel et unique qu’il avait été durant toute une vie ?

Et s’il en restait quelque chose, comment, où et dans quel but ? C’est en méditant ces choses et en cherchant la Vérité de toute son âme, que le roi Gaspard s’était rendu de l’Inde jusqu’en Perse. Il savait qu’il y avait des traces de contacts entre les univers religieux hindou et perse et pensait que la Sagesse de l’Inde et celle de la Perse pourraient se rencontrer. Une fois si heureusement réunis Melchior, Gaspard et Balthasar continuèrent ensemble leur recherche de la vérité. Chacun étudiait, méditait et priait personnellement ; mais c’est ensemble qu’ils étudiaient les textes.
Melchior et Gaspard en avaient l’habitude ; pour Balthasar c’était nouveau, mais comme il était intelligent et motivé et il se mit à l’apprentissage des rudiments de l’écriture et de la lecture. Son « fou » était là s’il avait besoin d’un interprète et Melchior était polyglotte. Sa conception de l’existence était très différente de celle de Gaspard qui la voyait comme une roue, symbole de l’éternel retour des choses. Melchior étant de la caste sacerdotale des Mages la voyait plutôt comme une route conduisant à une juste rétribution après participation au combat entre la Lumière et les Ténèbres. Dans les longues discussions Melchior était le théologien, Gaspar, le philosophe, et Balthasar l’homme posant les questions concrètes ; c’est à lui qu’il était le plus difficile à répondre. Il parla de la peur des esprits dans son pays. Dans leurs conceptions sur les esprits Melchior et Gaspard divergeaient. Ils disaient que le Bien finissait toujours par l’emporter chez l’homme de bonne volonté ; mais ils n’avaient pas de parole définitive sur le sujet : pour eux il n’y avait pas de frontière claire et nette entre le Bien et le Mal.

Les trois hommes s’écoutaient, complétaient leurs connaissances ; durant le jour ils avaient parfois des difficultés à se comprendre ; durant la nuit le ciel étoilé parlait de lui-même dans son silence immense. Chaque matin l’épouse de Melchior voulait savoir si aucune nouvelle petite étoile ne s’était manifestée pour annoncer la naissance du fils espéré. En vain ! Un matin, la question ne se posa plus : un fils était né dans la nuit et Melchior était fou de joie. Fou de joie, même un sage devient fou sans perdre la raison pour autant. Melchior fit voir son fils à ses hôtes royaux ; Gaspard et Balthasar en furent tout remués, et la jeune mère toute étonnée de les voir si touchés, si pleins de joie et de tendresse. On festoya tout le jour mais, la nuit venue, les trois rois montèrent à la terrasse comme à l’habitude. Une immense surprise les attendait : au ciel brillait une étoile magnifique, tout-à-fait exceptionnelle par sa grandeur et sa brillance. C’est à l’Ouest qu’elle brillait. Enthousiaste Balthasar s’écria : « Regarde Melchior, c’est l’étoile de ton fils. » Vivement Melchior répondit : « Oui, pour mon fils il y a une étoile, mais elle est toute petite, c’est celle qui brille juste au dessus de nous, au zénith. Mais l’étoile qui brille à l’Ouest ne peut être que celle d’un personnage exceptionnel, d’un grand roi, ou même d’un dieu ». Les textes qu’il avait lus dans les Rouleaux Sacrés des juifs lui revinrent alors en mémoire : ils prédisaient la venue d’un grand roi. Cette nuit-là les rois ne dormirent pas beaucoup. Le lendemain matin Melchior déroula les Rouleaux qu’il possédait de la Loi et des Prophètes d’Israël.

Il s’arrêta surtout au Livre des Nombres où le voyant non-juif Balaam prédisait aux descendants de Jacob une belle prospérité future et même « qu ‘un astre issu de Jacob deviendra roi, et qu’un sceptre issu d’Israël se lèvera ». 
A n’en pas douter, cela était entrain d’arriver – Les jours suivants tout alla très vite ; les rois avaient une grande envie de se rendre au pays des Juifs pour y trouver le grand roi qui venait de naître. Balthasar et Gaspard se préparaient. Melchior pensait qu’il ne partirait pas pour rester auprès de sa femme et de leur enfant. S’il partait rien n’allait certes manquer à leurs subsistance et à leur sécurité dans le palais royal. Sauf sans doute la nourriture la plus indispensable pour une jeune épouse et son enfant : la tendresse du père. Son épouse le savait comme lui, mais elle pensait plus au bonheur de son époux qu’au sien. Un soir elle lui prit la main, la serra et lui dit : « Melchior, il faut partir ; les autres n’arriveront jamais à trouver sans roi le Grand Roi qui vient de naître ». Ton bonheur est le mien et aucune distance ne peut nous empêcher de nous aimer ». Melchior ne disait rien, son cœur battait, mais il n’osait pas dire oui. Alors son épouse ajouta : « D’ailleurs vous verrons chaque soir ; je regarderai l’étoile et je t’y verrai ; tu regarderas l’étoile et tu nous y verras, notre fils et moi. C’est l’étoile du Grand Roi, son étoile est une étoile de l’amour ». Les époux s’étreignirent : ils ne s’étaient jamais tant aimés ! Melchior partit donc avec les autres ; ils maintenaient le cap sur l’étoile qui se montrait chaque nuit.

Melchior la regardait avec les yeux du cœur et y voyait sa femme et son enfant. Bal-thasar et Gaspard la voyaient aussi, mais c’est surtout en eux-mêmes qu’ils regardaient. Ils constataient que leurs questions se décantaient au cours de la longue marche. Un soir l’étoile ne parut plus et ce fut la consternation ; heureusement on approchait de Jérusalem. Là les choses ne furent pas simples. Les femmes interrogées dès la première halte, à la fontaine aux portes de la ville, se montrèrent très étonnées : une naissance d’un roi ? Personne n’en avait entendu parler, ni cette année, ni la précédente ! D’ailleurs le roi était vieux et on attendait qu’il meure ; il n’était pas très aimé. Ses fils . Oui, il en avait eu sept et en avait fait mourir trois, tellement il était jaloux et cruel. Tous ces dires ne découragèrent pas Melchior ; il pensait qu’il ne faillait pas trop s’y fier et que le mieux était  de s’adresser directement au palais royal. Dès le lendemain matin il demanda une audience pour les trois rois. La nouvelle de leur arrivée les avait précédés au Palais et Hérode s’en était fort ému lorsqu’il en apprit  la cause. Aussi le chef de sa police soumit les rois à un interrogatoire serré, chacun des trois séparément : sur leurs personnalités, sur le fait de les voir réunis alors qu’ils venaient de pays très éloignés les uns des autres, s’ils avaient avec eux des soldats, etc, etc. Mais leurs réponses furent si concordantes et si limpides qu’ils obtinrent l’entrevue désirée. On sait la suite. Une fois renseignés par Hérode les trois rois se mirent en route vers Bethléem. Alors l’étoile reparut et ils en ressentirent une joie immense.

Elle s’arrêta au-dessus d’une humble maison : « Ils entrèrent et virent l’enfant et Marie, sa mère. » Il en émanait une simplicité, une paix et un bonheur dans lesquels ils se sentaient spontanément accueillis. Ils regardaient en silence, étonnés, interdits. Cela dura tout un temps. Dans leur esprit et leur cœur se fit la conviction : c’est LUI. Alors, « tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui ». Ils l’adoraient « du plus profond de leur humble condition terrestre, élevés en même temps au plus haut du Très-Haut, comme si leurs cœurs battaient contre le sien » . Comme une douce lumière la Vérité se diffusait dans leur âme « Leur joie était identique à la Vérité ».   Quand ils se relevèrent ils étaient comme nouvellement nés.


« Puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe ». Après quoi, « avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnè-rent leur pays par un autre chemin. » Maintenant qu’ils avaient trouvé la Vérité qu’ils avaient cherchée de toute leur âme, ils pouvaient se séparer. Balthasar continua vers le Sud pour s’embarquer à Akaba ; Gaspard accompagna Melchior jusqu’en Perse, puis reprit son chemin vers l’Inde, l‘Etoile ne brillait plus dans le ciel. Elle brillait dans leurs cœurs. Ils commençaient à devenir « Etoile » 

Joseph Loeb  (publié par la petite lanterne en décembre 2006)IMG-0589.JPG
 Ces contes viennent d'être publiés par notre ami voir notre blog, "conte de noël" daté d'hier.

Rédigé par Rédacteur petite lanterne

Publié dans #traditions de noël

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