La conscription en Alsace

Publié le 28 Juin 2016

un conscrit d'Alsace avec son Melissahuët.
un conscrit d'Alsace avec son Melissahuët.

Tirez le bon numéro.... Alors voilà vous venez de tirer le 181, avec celui-ci vous avez droit à....un numéro spécial sur la conscription !

Voilà l’été, le calendrier l’indique, le temps ne va pas manquer de nous le confirmer. Les feux de la Saint-Jean l’illuminent le solstice d’été «la noël de l’été» nous confirment les jours sont les plus longs, ils vont bientôt décroître. En attendant à chacun de se mettre aux activités d’été.
La petite lanterne en profite pour rappeler à votre mémoire ceux qui jadis une année durant préparaient le feu de la saint-Jean, mais aussi la Kilbe (le Messti) les futures fêtes du 15 août et des récoltes, jusqu’à la date de leur départ pour la conscription. Car ce sont bien des conscrits dont il est question. Regroupés au sein d’une association de fait, ils avaient traditionnellement la charge de préparer, d’animer de transmettre les traditions dans le village avant de se fondre dans une autre collectivité le régiment. Mais nous avons choisi d’évoquer une époque un peu plus reculée celle où les conscrits étaient sélectionnés car seulement un numerus clausus -favorable cette fois, contrairement à la mauvaise réputation et aux effets dévastateurs qu’il a dans les facultés de médecine et dans les déserts médicaux des campagnes françaises- recensant le total des besoins des armées partait, les autres allaient profiter d’un temps assez long (jusqu’à 7 ans) sans concurrents, sans rivaux, sans amis.


Selon les époques en Alsace, la conscription ne prenait pas les mêmes uniformes, les mêmes durées, ni les mêmes directions de régiment, une chronologie complète dans le dossier vous l'expliquera.

C’était la découverte de l’Empire français ou Prussien. L’uniforme des uns ou des autres.

Kléber n’était-il pas d’abord un officier grenadier autrichien (sous-lieutenant 1779) avant de renoncer aux armes, puis d’être un des héros de l’armée napoléonienne ? La couverture de ce numéro nous montre la classe 1944-1964 et la classe qui part en 1920, déjà un univers les sépare. Plus rien à voir avec les classes napoléoniennes parties pour 7 ans.

Début de notre dossier :

S’il est un thème que nous n’avons jamais abordé, sinon en évoquant les «Goettelbriefe», à l’instar des documents de baptême et de communion, ce sont des documents coloriés évoquant le passage par la conscription des Alsaciens.
Quand est-il de ce rite de passage qui a marqué de son empreinte toute vie d’un jeune homme alsacien (Elle ne fut évidemment que masculine jusqu’à une date récente) depuis 1798.

Issue de la Révolution, la conscription est née en 1798. Mais penser qu’en Alsace sous l’Ancien Régime il n’y a avait aucune obligation de protéger la cité pour ses habitants (dits bourgeois) serait totalement faux. Sous l’Ancien régime en Vieille-France ce sont les nobles qui remplissent cette mission, ardente obligation face aux rixes et aux envahisseurs. Le découpage de la société en trois ordres pourvoit en principe à la tranquillité des laborieux. Mais les villes libres organisent aussi une milice dans la cité, et ce fut le cas entre 1691 et 1760 dans la France entière. Déjà on tirait au sort un certain nombre de miliciens. Au moyen-âge déjà les bourgeois devaient défendre leur cité ou leur province. Ce type de service était plus régional ou plus local et ne signifiait sans doute pas une rupture aussi longue et brutale que celle qu’allait infliger la conscription en 1798 suivie des ravages humains des guerres napoléoniennes. L’entrée dans la milice, évoquait un rite de passage, l’entrée dans l’univers des adultes, le droit de s’exprimer au moyen du vote dans les organisations de la cité. Il semble que l’on ait perdu les traditions liées à ce passage.

Lorsque la Révolution fait passer la conscription dans les armées révolutionnaires ou impériales à des durées de trois à 7 ans, avec des jeunes gens de 20 à 25 ans jugés aptes. Le rite devient majeur, marquant. il s’imprime dans la vie et la mémoire des jeunes hommes et même dans chacune des familles qui risque de se voir privée de deux bras mais aussi d’un héritier pouvant de plus mourir sur le champ d’honneur ou de maladie... Il n’en prend donc que plus d’importance.

Fonctionnement
Mais il importe de bien comprendre son fonctionnement. Chaque jeune n’allait pas partir, chaque département avait un contingent annuel proportionnel à sa population réparti par canton à fournir à l’armée. Cette population réquisitionnée augmenta au cours des conquêtes napoléoniennes et de ses besoins en force armée.
Ce quota devait donc être déterminé dans chaque commune. Le jour de l’examen de bonne forme «conseil de révision» (examen médical), on tirait au sort un numéro, celui-ci s’il était «mauvais» en-dessous du quota fixé, on devait partir sous les drapeaux, s’il était «bon», au-dessus du quota fixé, on ne partait pas au service. Le dernier portait-il souvent une épinglette «dernier au jus» ? J’ai vu ce modèle sans être sûr de sa signification.

Agences de remplacement...
On pouvait échanger ce coup du sort, des «agences de remplacement» (9 agences de remplacement officielles à Strasbourg en 1854 !) s’en chargeaient, contre rétribution, et ainsi s’épargner un éloignement de son métier ou du domaine familial. Elles étaient légales et encouragées par le gouvernement de Louis-Philippe. La loi évinçait les entremetteurs douteux et offrait plus de sécurité aux contractants d’un tel échange. Sa valeur était de 1500 à 1899 francs pour éviter à la «victime» de la conscription et s’acheter ainsi un remplaçant. Ils sont plus de 20 000 à avoir recourut à ces services. (p.424 in la fin des Terroirs, Eugen Weber, sous-titré la modernisation de la France rurale 1870-1914) Il existait même une mutuelle qui moyennant cotisation dès la naissance du garçon permettait de financer un éventuel remplacement le jour de sa conscription.

Le nombre important de jeune gens sur le marché du travail, les perspectives de voir du pays, de devenir davantage «français» ou encore de faire carrière (militaire ou civil au retour grâce à des emplois réservés ou doté d’un certain prestige, on évoque les métiers de garde forestier ou débitant de tabac ou employé de préfecture) attiraient les jeunes sous les drapeaux. (Pas forcément français, d’autres, tel le futur général Kléber a bien servit et devint officier sous les drapeaux étrangers, il devint officier grenadier autrichien !).
Ainsi dans un canton, si l’on n’en prenait que 35 sur 100, le bon chiffre tiré pouvait devoir grimper jusqu’au n°70 ou 80. (ajournés, réformés...)

La conscription a eut des conséquences sur la productivité agraire, les statistiques de 1873 montrent en France que les surfaces agraires de 1870-1871 avaient diminué par manque de main-d’oeuvre. En quelques sortes «racheter son fils» était un investissement dans le cas contraire, le père devait réduire ou même cesser (donc céder) son exploitation agricole. (déjà cité page 425)
Une autre solution pour éviter la conscription était la désertion ou la fuite, des régions en livrent de nombreux récits. Richard Cobb évoquant les années 1790 ou les travaux de Ladurie. Voici quelques exemples, cités page 427 «peu d’inclinaison pour le service militaire» dans l’Hérault en 1825 ou antipathie prononcée pour le service militaire dans le Cantal en 1832. «beaucoup de refus à se joindre à l’armée ; tous les cultivateurs cherchent par tous les moyens à acheter un homme pour remplacer leur fils» lit-on pour le Loiret en 1839. Fuite des Basques vers l’Espagne (Pyrénées, 1840)... et d’autres sont cités. Un autre auteur signale que les Alsaciens étaient souvent volontaires pour remplacer d’autres départements. (page 34 coutumes et costumes alsaciens sans citer de chiffres). La France avant la première guerre n’était pas encore formée et l’unité nationale n’était souvent qu’une idée réelle à Paris, discutable en Province, d’une région à l’autre d’un village à l’autre, on était d’un autre pays. Eugen Weber le développe fortement dans son livre. Mais une fois partis, pour ceux de la vieille France qui eurent à effectuer les périodes les plus longues on constate que 1 conscrit sur trois ne rentrait pas chez lui une fois le service achevé. Une autre vie, un autre lieu, une autre hiérarchie s’était crée. La crainte peut-être de trouver sa place prise dans la famille au retour, peut aussi y être pour quelque chose et la durée de 3 à 7 ans représente presque une génération en tous les cas une éternité pour un jeune de 21 ans. (cf l’analyse sur 10 ans dans un village du Doubs).

et à lire dans notre dossier 181 :

Les étapes d’un rituel de plus de deux ans ...

la chronologie de la conscription en France et en Alsace

Dans les années 1964, à Benfeld,

Les cocardes des conscrits

Dans le Sundgau

Dans les années 1970 on voit l’apparition du rôle des conscrites,

Le chapeau «Melissahüet» (chapeau de la milice)

Les refus de la conscription pour motif religieux :

Les objets du conscrit : (chapeau, la canne, le numéro souvenir type "Gpettelobrief"

Le drapeau étendard

la tenue

la carriole de procession

(dans notre numéro 181)

en savoir plus quelques livres consultés et consultables :

Sources :
- la fin des terroirs, Eugen Weber, 1870-1914.
Librairie Arthème, 1981. p 423-437
- Toute l’Alsace, coutumes et costumes alsaciens, Philippe Legin, SAEP Ingersheim.p 33-40
- Arts et traditions populaires, Georges Klein, Alsatia éditions. p.201-206. p. 201-206 pl. 94 et 95.
- le folklore français tome 1, Arnold Van Gennep, Robert Laffont, collection Bouquins, 1er édition 1943, édition consultée 1998
- Musée alsacien de Strasbourg, Georges Klein, conservateur honoraire du musée alsacien, éditions des Musées de la Ville de Strasbourg. Non daté.

Rédigé par Rédacteur petite lanterne

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