Noël autrement, le retable d'Issenheim, partie II

Publié le 2 Décembre 2015

Voici la deuxième partie du texte, notre dernier numéro 178 qui vient de sortir, sur le retable d'Issenheim, rédigée par M. l'abbé Joseph Loeb.

Comme chaque année, l’abbé Joseph Loeb nous propose sa réflexion de Noël. Ce n’est pas un conte, mais la suite de son analyse du retable d’Issenheim,

dont il nous a proposé la première partie dans le numéro de noël de l’an passé, n°173. décembre 2014.

(NDR : On peut relire le premier texte dans notre numéro de noël 2014 et sur notre blog/site)

Les Anges font partie du paysage de Noël. Dans le ciel de Bethléem ils étaient une multitude à chanter «Gloria» ! A nos crèches il y en a au moins un, celui de l’Annonce aux Bergers ; sur le Retable de Mathias Grünenwald ils sont deux. Mais il les voyait en rétrospective car l’Enfant que tient Marie n’est plus

un nouveau-né. Ils sont foule «Concert des Anges» sur le Retable. Le Conservateur Pierre Schmitt disait que leur présence était un mystère inexplicable et inexpliqué, si on ne recourait pas au texte des Révélations de Sainte Brigitte de Suède (+1373).

Que Maître Mathias et ses commanditaires, les Antonins
d’Issenheim, aient été influencés par ces Révélations est très
probable. A leur époque, elles étaient devenues accessibles par leur
traduction : d’abord du suédois en latin, puis en allemand, et diffusées ensuite grâce à l’invention de l’imprimerie. D’après ces Révélations on peu penser que le Concert des Anges s’adresse beaucoup plus à Marie qu’à son Enfant.

Revenons au Concert peint par Maître Mathias. Au premier plan il y a trois Anges Musiciens. Les autres se pressent nombreux, dans un joyeux désordre dans l’édicule gothique qui figure le Ciel. Variés dans leur présentation ils sont de toutes les tailles, des plus petits jusqu’à un très grand, fortement emplumé et curieusement couronné. Près de lui on voit la tête noire d’un ange déchu ouvrant tristement son oeil unique sur le bonheur qu’il a perdu. Que peuvent chanter ces Anges sinon ce que chantait le Bien-Aimé dans le Cantique des Cantiques, ou ce qu’avaient annoncé les Prophètes de l’amour du Bien-Aimé pour l’Epouse infidèle, magnifiquement réhabilitée.

Les Anges chanteraient donc à la fois la Nativité du Christ et les Noces de l’Agneau. Alors Noël n’est plus seulement fête de l’amour maternel et filial, mais aussi de l’amour nuptial à la fois divin et humain. Est-ce que Grünewald voulait dire tout cela par son concert des Anges ? On peut le penser, pas l’affirmer. Dans une oeuvre d’un tel génie chacun peut trouver des lumières qui lui viennent personnellement, et dans le Mystère de la Nativité, une lumière sur la personne, sur sa vie, sur l’amour dans sa vie et y découvrir comme un mystère sacré d’Alliance nuptiale.

Les gens mariés portent à leur doigt un anneau signe de leur amour : une alliance. Bien des célibataires auraient voulu en porter une, mais y ont renoncé par choix ou par dévouement, d’autres parce qu’ils n’ont pas rencontré l’âme soeur. Des religieuses, des religieux et des personnes consacrées en portent une en signe de leur consécration. On peut aussi vivre sa consécration sans en porter un signe extérieur. Certains retirent leur alliance parce que l’amour qu’elle signifie n’existe plus.

Un impressionnant grand Ange musicien lève son regard vers une petite auréole qui plane au-dessus du groupe. Dans ses Révélations Sainte Brigitte nous dit ce qu’il voit. «Devant la face de Dieu Créateur, se tenait encore incréé, un petit monde de toute beauté..., il devait donner plus de gloire à Dieu, plus de joie aux Anges et plus de bénédictions aux hommes que l’univers immense. O très douce souveraine, Vierge Marie ... C’est avec raison qu’on vous reconnaîtra dans ce petit monde.»

Bien au-delà de la maternité divine de Marie, il glorifie les Noces de la Divinité avec l’Humanité. Elles ont commencé dans la personne du Verbe fait chair, vrai Dieu et vrai Homme, mais doivent se réaliser pleinement dans toute l’Humanité, car c’est chaque être humain qui est appelé à la divinisation par participation.

Sur le retable le Concert n’a pas lieu à Bethléem mais au Ciel, et pas seulement dans la Nuit de Noël, mais toujours dans l’Eternel Aujourd’hui de Dieu. Et cela en prospective : il avait déjà eu lieu bien avant la date historique car, d’après Sainte Brigitte, les Anges étaient dans le secret depuis leur création. Ils avaient élu dès lors Marie pour leur Reine : «Vierge Marie, les saints Anges vous aimaient d’un grand amour depuis le premier moment de leur existence... Ils savaient que vous seriez élevée plus près de Dieu qu’eux-mêmes... Vous étiez la Reine des Anges dès leur création.»

Ce «petit monde» en ovale est vraiment mystérieux ; on y voit des Anges, avec leurs
têtes et leurs ailes, mais on n’y voit pas Marie. On devine une femme, debout à gauche,
petite, pas spécialement gracieuse. Elle semble nue comme Ève, nouvelle Marie, l’EVA
saluée AVE par Gabriel ? Sainte Brigitte parle d’un «petit monde de toute beauté encore incréé...signifiant la Vierge Marie, la très douce Souveraine, pleine de bénédictions et d’amour pour tous.» Ainsi, dans ce Concert, Marie serait célébrée non seulement comme Mère du Christ, mais aussi comme l’Epouse, la femme représentative de toute l’humanité appelée à la divinisation, à devenir par grâce «Épouse du Christ».

A toutes ces personnes Noël rappelle qu’il y a un amour pour chacun. Il vient de Dieu et demeure pour l’éternité pour qui sait l’accueillir. C’est le joyeux message du Concert des Anges qui orchestre l’annonce faite aux bergers : «Je vous annonce une grande joie». Dieu s’est fait Homme pour être le compagnon divin de toute personne humaine. Personne ne peut dire «Je ne suis pas aimé, personne n’attend mon amour». Malgré toutes les éclipses des sentiments, chacun peut dire : «Je suis aimé, et Dieu attend mon amour».

Il y a bien des années je présidais au mariage de jeunes amis : j’ai donc aussi béni leurs alliances. Au bout de quelques années l’époux a perdu la sienne en travaillant au jardin. Malgré toutes ses recherches elle ne fut pas retrouvée. Consternation ! L’épouse pensait qu’il fallait la remplacer, l’époux pensait que non : l’anneau nuptial était perdu, mais pas l’Amour, et un anneau de remplacement ne pouvait valoir l’authentique. L’épouse aurait quand même aimé en voir un au doigt de son mari, mais finit par se résigner à sa disparition. Et le miracle se produisit : après près de vingt-cinq ans, lors de travaux au jardin de printemps, l’anneau reparut indemne, sans dommage, le platine était inattaqué comme l’était l’amour des époux !

Ils auraient pu pousser le cri de joie des chevaliers d’antan : «Noël, Noël, Noël !»

Ce n’était qu’un anneau, signe de l’Amour d’un couple unique ! Le Concert des Anges est ce signe d’Amour Nuptial divin, immensément universel, et aussi intensément personnel. Et c’est vrai pour chacun de nous. Réjouissons-nous : «Joyeux Noël» ! Et Bonne Année nouvelle ! Avec l’Amour !

Oelenberg, 21 décembre 2014, 4ème dimanche de l’Avent, Abbé Joseph Loeb.

Petit rappel sur le retable, pour ceux qui ont tout oublié, il est visible à Colmar au musée Unterlinden. :

Un peu plus sur Grünewald :

de son vrai nom Maître Mathis Gothard Wihard (ou Nithart) (1475 vers 1528) ami du Luther, il meurt avant les insurrections de la Réforme, réalise ce retable sur la commande du couvent des Antonins d’Issenheim entre 1512 et 1516. Ce retable (du latin retro-tabala) est en fait un tableau placé dans le choeur et surélevé de quelques marches derrière l’autel où se réalise le sacrifice eucharistique. Il mesure 3,30m de haut et 5,90 de large comprend une double série de volets qui s’ouvrent sur la caisse. Il existe de tels retables en Bade-Wurtenberg, notamment dans l’abbatiale de pèlerinage de Lautenbach, il y est ouvert à certaines époques pour illustrer le calendrier liturgique.

Il a été sauvé de la destruction de la Révolution et reste ainsi un élément d’art assez rare, il se trouve aujourd’hui à Colmar, au musée d’Unterlinden. Il avait aussi un rôle spirituel, il devait diffuser aux malades un bienfait spirituel, par sa contemplation, mais être aussi un modèle pour le respect et vénération. Les Antonins veillaient sur le «mal des ardents» ou «feu de Saint-Antoine» (maladie provoquée par un parasite, l’ergot de seigle ou ergotisme gangreneux), mais aussi la syphilis ou la tuberculose. C’est donc pour un hôpital que fut commandé et réalisé le retable. Il comprend 2 volets fixes et deux séries de volets pivotants, représentent 3 scènes différentes. Lorsqu’il est fermé : on y admire La Crucifixion de Jésus, qui nous marque par son réalisme, il est encadré de St Antoine, l’ermite, et de St Sébastien.Dans le musée on ne voit qu’une seule disposition, la disposition fermée avec la Crucifixion de Jésus. Jérôme Ferrari a été effrayé par le réalisme de la scène, les muscles tétanisés, à vif. Il est déjà un premier signe de

l’expressionnisme. Il souffre, seul le personnage en bas voit s’accomplir calmement les écritures. Mais sur la Croix Dieu souffre.

A sa Première ouverture : on peut voir l’Annonciation par l’Ange Gabriel à
la Vierge Marie,
La Nativité, la Résurrection. A sa Deuxième ouverture : c’est St Antoine qui surgit représenté sculpté encadré de deux panneaux peints par Nicolas de Haguenau (1490)

Dans l’Annonciation on admire un concert d’anges et l’apparition soudaine de l’ange Gabriel, il en fait voler son manteau, tandis que la Vierge Marie, revêtue de rouge, médite la prophétie d’Isaïe «Ecce virgo concipiet et pariet filium et vocabitur nomen euis emmanuel» «Et voici que la Vierge est enceinte, elle enfantera un fils et il sera appelé Emmanuel) ... la prophétie se réalise au moment de la visite de l’Ange.

La Nativité est dépouillée en ce sens qu’elle ne comprend pas d’éléments, de la tradition, telles que l’étable, pas d’âne, ni de boeuf. Le jardin clôt représenterait pour certains, la virginité préservée dans la naissance virginale de Jésus. Marie a donné son sang (comme le signale la robe rouge, alors que le bleu est généralement attribué à la Vierge).
Une vision cosmique du Père céleste, des colonnes décorées de fleurs différentes montre la persistance - plusieurs saisons- de l’Union entre le Ciel et la terre. Dieu est entourée d’une mandorle dorée (une forme

ovale, une amande en italien, symbolisant le sacré, l’aura du saint).
Pour compenser le merveilleux, la divinité, les anges, les astres et Dieu, on trouve tout le mystère de l’Incarnation, la réalité de la vie, avec aux pieds de la Vierge, un lit, un baquet, un pot de nuit. Dieu est donc pleinement divin et pleinement humain. Certains voient dans les langes déchirées, les vêtements partagés de la future victime, le Christ, offerte aux hommes sur la croix. (Aidé par nos archives et wikipédia pour ce résumé)

Noël autrement, le retable d'Issenheim, partie II
timbre avec le détail du retable d'Issenheim, le concert des anges. Timbre surtaxe croix rouge;

timbre avec le détail du retable d'Issenheim, le concert des anges. Timbre surtaxe croix rouge;

Rédigé par Rédacteur petite lanterne

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